SIMONE, REVIENS !

SIMONE, REVIENS !

Mars 1935. Une ouvrière, à la chaîne, pense que c’est foutu. On est quelques mois avant les grandes grèves victorieuses.

Toute ressemblance avec l’actualité serait une pure coïncidence…

Classe prépa à Henri IV. Normale sup. Mémoire sur Science et perception dans Descartes. Agrégation de philo. Simone Weil était une intello, une grande, une vraie. Ses diplômes en poche, elle part enseigner dans un lycée du Puy-en-Velay. Elle se solidarise des ouvriers en lutte, scandalisant cette bonne ville catholique dans les années 30. Puis devient ouvrière, pour de vrai, à la chaîne à Alstom, puis fraiseuse chez Renault.
On rêve. On rêve d’intellos de ce calibre, aujourd’hui, bouffeurs de réel, qui se le farciraient, qui se le cogneraient, avant d’administrer leurs hautes vues dissidentes sur tous sujets à longueur d’articles, de blogs, de tribunes ou de bouquins. Qu’ils redeviennent matérialistes, en somme.
Ce qui ne les empêcherait peut-être pas de déconner : en mars 1935, ouvrière défoncée de fatigue et de misère, Simone Weil écrit à un pote anarchiste.

« Depuis que je suis dans mon usine, je n’ai pas entendu une seule fois parler de questions sociales, ni de syndicat, ni de parti. J’ai demandé à un ouvrier s’il existait réellement une section syndicale à l’usine ; je n’ai obtenu d’autre réponse qu’un haussement d’épaules et un rire significatif. On se plaint des normes, du manque de travail, de bien des choses ; mais ce sont des plaintes, et voilà tout. Quant à l’idée de résister tant soit peu, elle ne vient à personne. »

Elle viendra vite. Et de son atelier occupé en 1936, Simone Weil livre cette description :

« Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange. Oui, une joie. J’ai été voir les copains dans une usine où j’ai travaillé il y a quelques mois. J’ai passé quelques heures avec eux. Joie de pénétrer dans l’usine avec l’autorisation souriante d’un ouvrier qui garde la porte. Joie de trou-ver tant de sourires, tant de paroles d’accueil fraternel. Comme on se sent entre cama-rades dans ces ateliers où, quand j’y travaillais, chacun se sentait tellement seul sur sa machine ! Joie de parcourir librement ces ateliers où on était rivé sur sa machine, de former des groupes, de causer, de casser la croûte. Joie d’entendre, au lieu du fracas impitoyable des machines, symbole si frappant de la dure nécessité sous laquelle on pliait, de la musique, des chants et des rires. On se promène parmi ces machines auxquelles on a donné pendant tant et tant d’heures le meilleur de sa substance vitale, et elles se taisent, elles ne coupent plus de doigts, elles ne font plus de mal. Joie de passer devant les chefs la tête haute. On cesse enfin d’avoir besoin de lutter à tout instant, pour conserver sa dignité à ses propres yeux, contre une tendance presque invincible à se soumettre corps et âme. Joie de voir les chefs se faire familiers par force, serrer des mains, renoncer complètement à donner des ordres. Joie de les voir attendre docilement leur tour pour avoir le bon de sortie que le comité de grève consent à leur accorder. Joie de dire ce qu’on a sur le cœur à tout le monde, chefs et camarades, sur ces lieux où deux ouvriers pouvaient travailler des mois côte-à-côte sans qu’aucun des deux sache ce que pensait le voisin. Joie de vivre, parmi ces machines muettes, au rythme de la vie humaine, et non à la cadence imposée par le chronométreur. Quoi qu’il puisse arriver par la suite, on aura toujours eu ça. Enfin, pour la première fois, et pour toujours, il flottera autour de ces lourdes machines d’autres souvenirs que le silence, la contrainte, la soumission. Des souvenirs qui mettront un peu de fierté au cœur, qui laisseront un peu de chaleur humaine sur tout ce métal.

On se détend complètement. On n’a pas cette énergie farouchement tendue, cette ré-solution mêlée d’angoisse si souvent observée dans les grèves. On est résolus, bien sûr, mais sans angoisse. On est heureux. On chante, mais pas L’Internationale, pas La Jeune garde ; on chante des chansons, tout simplement, et c’est très bien. Quelques-uns font des plaisanteries, dont on rit pour le plaisir de s’entendre rire. On n’est pas méchants. Bien sûr, on est heureux de faire sentir aux chefs qu’ils ne sont pas les plus forts. C’est bien leur tour. Ça leur fait du bien. Mais on n’est pas cruels. On est bien trop contents. On est sûrs que les patrons céderont. On croit qu’il y aura un nouveau coup dur au bout de quelques mois, mais on est prêts. On veut avoir ce qu’on demande. On ne veut pas se laisser rouler, être pris pour des imbéciles. Mais le meilleur de tout, c’est de se sentir tellement des frères…

Les militants ont, en ces jours, une terrible responsabilité. Nul ne sait comment les choses tourneront. Plusieurs catastrophes sont à craindre. Mais aucune crainte n’efface la joie de voir ceux qui toujours, par définition, courbent la tête, la redresser. Ils n’ont pas, quoi qu’on suppose du dehors, des espérances illimitées. Il ne serait même pas exact de parler en général d’espérances. Ce qui est illimité, c’est le bonheur présent. Ils se sont enfin affirmés. Ils ont enfin fait sentir à leurs maîtres qu’ils existent. Y aura-t-il autre chose ? L’avenir le dira ; mais cet avenir, il ne faut pas l’attendre, il faut le faire. »

Achetez Moins Une

Abonnez vous à Moins Une

Kiosque en ligne

Bientôt ici un kiosque en ligne. Tous les numéros de Moins Une seront disponibles !

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*