L’ÉTAT NE PARLE PAS.

L'ÉTAT NE PARLE PAS. AU REVOIR

Le 19 juillet 2016, à Beaumont-sur-Oise ( Val-d’Oise), Adama Traoré est poursuivi par des gendarmes qui cherchent à arrêter son frère. Il meurt quelques heures plus tard. Le procureur de la République de Pontoise pointe alors un « malaise » et « une infection très grave ». Il est muté peu après : la contre-expertise demandée par les proches d’Adama montre qu’il a menti et dissimulé un « syndrôme asphyxique », possiblement causé par son interpellation. La famille d’Adama a obtenu que le tribunal de Pontoise soit dessaisi de l’enquête. Gwenola Joly-Coz en est la médiatique présidente. Elle veut sortir la magistrature des sentiers battus, être « authentique » et « écouter les gens ». Enfin, pas tous…

Moins Une, enquêtant : Vous prônez un rapprochement entre la justice et les citoyens ?
Gwenola Joly-Coz, heureuse : Oui, j’ai cette envie profonde que l’institution judiciaire dialogue avec la cité. Nous devons nouer un lien avec l’opinion publique, un lien authentique entre les institutions et la population. Ce n’est pas facile, parce qu’une affaire a défrayé la chronique dans ma juridiction… Et puis il y a eu le mouvement des policiers cagoulés, armés, qui manifestaient la nuit sur les Champs-Élysées en octobre 2016, dénonçant le « laxisme de la justice ». J’ai tout de suite appelé la directrice départementale de la sécurité publique du Val-d’Oise. Elle a été d’accord  : police et justice ne peuvent pas s’invectiver. Donc on a organisé une vraie rencontre au commissariat de Cergy entre des magistrats du siège et des garçons de la BAC. Je leur ai dit à quel point nos deux grandes institutions doivent se respecter et parler à la population, sinon on risque de nourrir les extrêmes.

Moins Une, époustouflé : C’est une initiative extraordinaire !
G. J.-C., flattée  : Oui, c’était une journée très forte, avec beaucoup d’émotion des deux côtés. On a vu que ça nécessitait un continuum. Ainsi, pendant les huit mois suivants, nous avons reçu deux policiers à chaque audience du tribunal. À la fin, ils disaient au juge : « Eh bien oui, finalement, j’aurais fait comme vous. » On a retricoté la confiance. On avait des prétentions modestes, mais il y avait une authenticité. Du coup,  cette expérience a été remarquée au niveau national. Et j’ai bien notifié aux forces de l’ordre que la parole des jeunes à l’audience, je l’écoute, je l’entends. Je peux vous dire que ça ne leur plaît pas. Mais je suis fille de policier, donc je n’ai pas de problème pour leur parler, je suis très à l’aise avec la police nationale.

Moins Une, ému à l’évocation du papa : C’est merveilleux. Vous avez parlé d’une affaire qui a « défrayé la chronique » dans votre juridiction ?
G. J.-C., soupirant : Oui…

Moins Une, n’y tenant plus : Mais de quoi s’agit-il ?
G. J.-C., hésitant : C’est très difficile d’aborder ce sujet… Bon… Depuis 18 mois, à Pontoise, on a l’affaire Adama Traoré. Ça a été dépaysé maintenant… Je… C’est très contre-intuitif avec ce que je vous dis. Quand on est la présidente du tribunal, cette affaire, ce n’est pas facile. Ça réalimente ma réflexion sur le lien avec l’opinion publique, car c’est incompréhensible. Personne ne peut comprendre l’institution judiciaire dans cette affaire.

Moins Une, tapant du poing sur son bureau : Mais il faut que vous le disiez, ça !
G. J.-C. : Il n’y a pas de lieux où je peux le dire. Je… C’est à nous de les inventer, sans doute. Mais je me sens comptable de ce lien. Avec le barreau, par exemple, on vient de monter un cycle de cinéma.

Moins Une, impressionné  : Ça doit être fabuleux, de regarder des films, Coppola, Scorsese, Dany Boon… Mais pourquoi vous ne déclarez pas publiquement que la justice a fait n’importe quoi dans cette affaire ?
G. J.-C., toussant légèrement : Oh là là… Je regrette déjà de vous avoir parlé. Vous savez, nous, on ne parle pas.

Moins Une, se grattant la tête : Mais vous venez de dire l’inverse, que vous dialoguez avec les citoyens, que ça a été remarqué au niveau national…
G. J.-C., sèche : Écoutez, c’est notre culture. La justice ne parle pas. Les magistrats du siège ne parlent pas. Car notre positionnement c’est l’impartialité, l’indépendance. Je suis pétrie de déontologie. On applique la loi et on se tait. Ce qu’on a écrit dans les attendus du jugement suffit.

Moins Une, n’y comprenant plus rien : Apparemment non, parce que vos attendus déclenchent la colère. Lorsque c’est la colère des policiers, vous les recevez. Pourquoi n’avez-vous pas reçu la famille et les proches d’Adama Traoré qui manifestaient, eux aussi très en colère ?
G. J.-C., tranchante : Ce n’était pas possible, pas faisable. Rien n’aurait été opportun. Ce n’était pas la place de la présidente, pas la place des juges du siège, et ça aurait été sans doute prématuré. L’affaire Adama Traoré, c’est de la casuistique.

Moins Une, sortant son dictionnaire : Pardon ?
G. J.-C., professorale : De la casuistique. C’est un cas judiciaire. Les policiers, ce n’est pas un cas. C’est une institution.

Moins Une, se roulant une cigarette : Mais les policiers, vous avez choisi de ne pas en faire de la casuistique, alors qu’ils manifestaient cagoulés et armés en infraction totale avec tous les textes. Donc vous dialoguez uniquement avec les institutions…
G. J.-C. : C’est vrai. J’en suis bien consciente. Se rapprocher du citoyen, c’est complexe. Mais on a diffusé un film sur la psychiatrie récemment. On a pu parler avec une dame dont le fils est schizophrène, et…

Moins Une, regrettant de ne pas avoir été invité : Oui, ça devait être stupéfiant, mais qu’est-ce qui vous empêchait de recevoir la famille et les proches d’Adama Traoré ?
G. J.-C. : Rien ne m’en empêchait. Mais rien ne me prescrivait de le faire.

Moins Une, logique : Donc vous ne l’avez pas fait.
G. J.-C., s’énervant et parlant Latin : Écoutez, est-ce que vous demandez aux impôts de venir discuter de votre assiette fiscale  ? On ne parle pas. C’est un habitus de l’État. L’État ne rend pas compte. Au revoir.

NDLR : si les questions de Moins Une sont fictives et satiriques, les réponses de Mme Joly-Coz sont en revanche parfaitement authentiques. [Interview téléphonique réalisée par la rédaction le 6 décembre 2017.]

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