LE PRINTEMPS LIBANAIS

LA RÉVOLUTION N'EST PAS UNE POUBELLE

Notre camarade syndicaliste tunisienne a eu un problème de passeport. Et son enquête sur le mouvement de l’été 2015 au Liban est tombée à l’eau. Mais elle avait tellement bossé en amont sur cette mobilisation historique contre les ordures envahissant Beyrouth… qu’elle a écrit son article malgré tout. Car lorsqu’il s’agit d’écologie, d’alliances de classe et de répression, Moins Une ne recule jamais…

21 décembre 2017, 10 heures du matin. En sortant de l’aéroport international Rafic Hariri de Beyrouth, capitale qui concentre près de la moitié des 6 millions d’habitants du pays, je me renseigne auprès du chauffeur de taxi. Tous les journalistes sondent le peuple dans le taxi. C’est là qu’ils plongent dans les entrailles de la vie, du bruit et de la fureur populaires.
« Je vais à l’hôtel Al Hamra.
– Avec plaisir ! Vous êtes arabe, non ?
– Oui, Tunisienne.
– Bienvenue la Tunisie ! Vous venez pour affaires ?
– On peut dire ça… Je suis journaliste, je reviens sur les traces de la « révolution des ordures » de 2015.
– Ah… Pourquoi ça vous intéresse ?
– À cause de l’écologie. On n’arrête pas de dire qu’elle n’est pas populaire, qu’elle ne mobilise pas grand monde, et ici elle a soulevé les foules…
– C’est vrai que c’était dingue ! Pour la première fois depuis la guerre civile, on a tenu le pavé sans que les clans confessionnels nous y aient appelés. Bon, ça n’avait rien à voir avec votre Révolution… »
Il me flatte ou il le pense ?
« Peut-être… Mais c’était l’été libanais du printemps arabe », je poétise.
Il sourit. On s’engage dans la rue Al Hamra.
Cette artère palpite, ses battements sont connus dans tout le monde arabe.
Je monte chambre 208 et je décroche mon téléphone.

Quelque chose de pourri au pays du Cèdre

17 heures. Le quartier Gemmayzé commence à s’animer. Tout à l’heure, il explosera en fêtes. Ahmed me propose une balade. Je mets un visage sur nos longs échanges téléphoniques  : ce jeune informaticien beyrouthin est un des initiateurs de la mobilisation de l’été 2015. « Ici… » Il revit le moment. « Ça puait dans les rues, dans les maisons, les poubelles vomissaient sur les trottoirs. En quelques jours, on a flingué la nature pour des années. C’était écœurant.» 17 juillet 2015. Il prononce cette date comme il donnerait celle de sa naissance, gravée en souvenir. Le jour précis où la décharge de Naamé a fermé, après dix-sept ans de bons et puants services.

C’était là-bas, à vingt kilomètres au sud de Beyrouth, que les 2 800 tonnes quotidiennes de déchets de la capitale étaient déversées. L’avant-veille, le gouvernement rompait le contrat avec Sukleen et Sukomi, les entreprises chargées de nettoyer le grand Beyrouth. Filiales du groupe Averda et propriétés du milliardaire Maysarah Khalil Sukkar (proche de Rafic Hariri, ancien président du Conseil des ministres), elles avaient remporté le marché sans appel d’offres. Du jour au lendemain, les ordures ménagères ne sont plus ramassées. Sous la chaleur estivale, l’odeur devient immédiatement insupportable.

Les souvenirs peuplent notre marche. Connu sur les réseaux sociaux pour son humour corrosif, Ahmed décide alors avec des amis cyber-activistes de transformer leurs coups de gueule numériques en actions sur le terrain. Le collectif Tala’at rihatkum (Vous puez) est né. « Vous puez. » Entendre : vos histoires puent. Il y a quelque chose de pourri au pays du Cèdre… Sur le téléphone d’Ahmed, les vidéos des rassemblements se succèdent. Le 22 août, près de 20 000 personnes se massent devant la mosquée Mohammed Al Amin. Ce jour-là, des slogans de toute sorte résonnent – et on passe des ordures à un véritable festival politique : « Nous voulons respirer de l’air frais ! », « Travail pour tous ! », « 8 et 14 mars, tous pareils ! », « Tous pourris », et surtout l’omniprésent « À bas le régime confessionnel ! »

La main de fer des partis se relâche

Dans la foulée de Vous puez, plus d’une dizaine de collectifs fleurissent, dont Nous voulons des comptes et Le peuple veut. À travers le problème des ordures, les « conditions réelles d’existence » (« aloumour almaiichiya », expression courante très utilisée en arabe) occupent soudainement toutes les discussions. « Les gens ne supportaient plus le mépris du pouvoir. La crise des déchets, foncièrement écologique, a été la goutte d’eau, analyse Ahmed. Un environnement sain, c’est fédérateur, ça mobilise tout le monde. » D’autant que tous les ingrédients semblent réunis pour que le cocktail explose : au moment où les poubelles débordent, le pays n’a plus de président de la République depuis la fin du mandat de Michel Sleiman en mai 2014. Le gouvernement d’alors, celui du président du Conseil Tammam Salam, avait mis onze mois à voir le jour… avant d’être immobilisé rapidement. « Le conflit permanent entre les 8 et 14 mars absorbait toutes les énergies des politiques. Du coup, la main de fer que les différents partis confessionnels exercent sur leurs …

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