FAIRE SON BEURRE CONTRE L’ARGENT D’UBER

FAIRE SON BEURRE
CONTRE L’ARGENT D’UBER

Printemps 2057. Ludo Simbille, jeune historien, s’emmerde. Sa thèse, Les vignerons de Branceilles (Corrèze) sous Louis XIV, n’a intéressé personne. Il a des idées noires. Il boit. Il s’enfonce. Inquiets, ses potes finissent par débarquer dans son appart. « Faut arrêter avec tes paysans du XVIIème. Bosse sur Uber. C’était y a un demi-siècle. Des Ricains qui pensaient conquérir le monde, et à qui les mecs de l’époque ont mis la misère. » Ludo Simbille fonce aux archives le lendemain. À la bibliothèque le surlendemain. C’est ainsi que le jeune historien sortit une lutte de l’oubli. Un envoyé spécial de Moins Une dans le futur s’est procuré son carnet de notes.

Pont de l’Alma, Paris, Magyd, Citroën C5.
« On n’a qu’à prendre un Uber ! » Deux copines distinguées glissaient leurs pouces gelés sur leurs smartphones. Quelques minutes plus tard, la carrosserie luisante d’une Citroën C5 noire balayée par les réverbères arriva à leurs pieds.
« Bonjour, je suis Magyd, vous avez commandé un chauffeur ? »
La voiture a filé dans les rues désertes de la capitale.
Les clientes parlaient CAC 40 à l’arrière en mangeant les friandises à disposition dans l’accoudoir central.
Au premier regard, Magyd les catalogua comme des « jeunes cadres dynamiques un peu hipsters », le cœur de sa clientèle. De temps à autre, il chargeait des travailleurs de nuit qui souhaitaient rentrer – rarement des prolos ou des banlieusards.
« Vous devez être content avec Uber, ça vous fait du boulot ? »
Magyd jeta un œil dans le rétro.
« C’est intéressant, mais je vais pas faire ça toute ma vie… J’aimerais être instituteur. »
Un ange passa avec toute sa bande ailée et s’installa peinard sur la banquette arrière.
La fille rompit le silence :
« Euh… Genre prof avec des enfants ?

– Oui, voilà, prof, en général, c’est avec les enfants.

– Mais il faut des diplômes pour ça…

– Avec ma licence de sciences humaines, je devrais pouvoir essayer. »

La fille se renfonça dans son fauteuil et ne parla plus du voyage. Magyd les déposa deux kilomètres plus loin.

#angoisse

Magyd n’avait pas envoyé balader les winneuses de sa banquette arrière « à cause de la note que met le passager à la fin. Si la moyenne passe en-dessous de 4 ou 5, tu quittes le réseau, donc tu dis jamais non à un client… » À 32 ans, il naviguait entre petits boulots et chômage. Alors, jouer les Taxi Driver dans Paris lui avait paru plutôt cool. Il roulait aux fruits secs, au thé et surtout à l’autoradio. « Fip m’a sauvé la vie. » Magyd vadrouillait jusqu’à l’aurore dans l’espoir que sonne son smartphone. «  Une fois, j’ai pris un mec à Hôtel de Ville jusqu’à Châtelet. C’était plus long de le trouver que de faire la course… » Les nuits étaient longues, s’étirant sur douze heures. Peu à peu, la fatigue s’installa. Ça lui aurait plu, à Magyd, de passer de jour en échangeant avec son collègue de conduite, mais ce dernier avait des contraintes familiales… et un bracelet électronique. L’angoisse de faire un mois blanc le tenait, celle de l’accident le hantait. Il n’était pas déclaré.

Il partageait la location de sa C5 avec un ami, Robert. Une connaissance commune tenait un garage et avait senti le bon filon du VTC. Il leur fournit la bagnole au noir, pour 3 500 euros par mois. Magyd la nuit, Robert le jour. Chacun devait débourser 1 750 euros qu’il fallait amortir en roulant, roulant, roulant…
Magyd dégagea 1 000 euros nets mensuels pour soixante heures hebdomadaires.
Magyd ne tint pas un mois.

#uberrévolution

En ces temps-là, réserver à toute heure une voiture en quelques clics pour se déplacer de plusieurs centaines de mètres, on appelait ça le progrès. On ne hélait plus un taxi, on bipait un chauffeur privé. C’était une révolution. Une vraie. L’invention du feu, à côté, de la roue ou du presse-purée finirait dans les poubelles électriques de l’Histoire. Tout le monde vendait son incroyable talent sur un logiciel de mise en relation qui prélevait une petite commission. « Frigidaire » avait donné son nom au frigo, Uber le donna à une nouvelle ère. Le succès fut immédiat. 1,5 million de Français utilisaient Uber….

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