FAIRE UN JOURNAL ? NON MAIS ON RÊVE !

FAIRE UN JOURNAL ?
NON MAIS ON RÊVE !

Sans déconner, les meufs, les mecs, vous pensiez quoi ? Que vous auriez des milliers d’abonnés ? Que votre site internet ferait un buzz d’enfer ? Que des centaines de syndicalistes brandiraient Moins Une sous le nez des patrons  ? Que le prolétariat international se dépêcherait de traduire vos articles en 28 langues ? Vous pensiez quoi ? Que vous alliez déclencher la révolution avec vos petits bras ? Que ça soit clair : votre canard, tout le monde s’en tape. D’accord, il y a quelques stupéfaits qui l’ont acheté en manifs. Oui, parce que vous n’êtes même pas en kiosques. Combien ? Hein ? 2 000 ? 2 700 exactement ? Et vous êtes contents ? TF1, ça vous dit un truc ? 10 millions de personnes juste pour le journal de 13 heures ? Allez, arrêtez les conneries. Faut que ça passe, l’adolescence, à un moment, se la toucher avec votre révolte à boutons. Passez à autre chose, vous ne vous en porterez pas plus mal. Mieux, même : déjà, vous gagnerez de la thune. Vous partirez en voyage, au resto, vous finirez par avoir une belle bagnole. Tout n’est pas si moche, regardez les iPhones, Facebook, Instagram, les promos sur les écrans plats, tout ça… Et puis y’a la vie, les vacances des fois, l’amour, le cinéma… La marche du monde, torchez-vous en un peu, et vous vous sentirez mieux. Le monde marche d’ailleurs très bien sans vous. Résignez-vous tranquilles ! Peinards !

Résignez-vous.
Voilà ce qu’ils nous chantent, ce que mille bouches nous hurlent tous les jours, dans les radios, les journaux, les bouquins, les téloches. Avec joie, en ce moment : les manifs contre les ordonnances ont échoué à faire reculer Macron, vous voyez bien qu’il avait raison, résignez-vous ! Un président élu a une légitimité, que vous le vouliez ou non.
Résignez-vous ! Les syndicats, les drapeaux, les manifs, les merguez, les sonos, c’est dépassé, tout ça. Bon, certes, y’a des trucs qui font un peu chier, le taf, les factures, les injustices, mais bon c’est comme ça. En plus, y’a la dette, les chômeurs et les fraudeurs du RSA, l’état d’urgence, les terroristes et les hordes de réfugiés. Alors, le code du travail, les retraites, et la sécu, faut vous résigner : c’est plus possible. Qu’est-ce qu’on peut y faire de toute façon ?
Soyez « réalistes ». Soyez « pragmatiques ».

Ça tombe bien, à Moins Une, nous sommes pour le pragmatisme ! D’ailleurs pour notre premier numéro, sorti en septembre dernier, nous avions titré « Tout va bien ! ».
Il s’est trouvé des gens, lorsque nous vendions le journal dans les nombreuses manifs de rentrée, pour s’indigner de ce titre aussi «  irresponsable  ». Outragés, ils partaient en nous adressant divers gestes poétiques. Sauf qu’entre temps, l’Armageddon social n’a pas eu lieu. Sauf qu’entre temps, l’ami Johnny est mort. « Noir, c’est noir, il n’y a plus d’espoir ». Ça faisait quand même plusieurs bonnes raisons pour abdiquer. Du coup, bah… On s’est dit qu’on allait essayer de conjurer le sort : allez, résignez-vous !
Et il s’en trouvera certainement d’autres pour nous crier dessus, à la vue de la une de ce numéro 2, qu’il ne faut pas se résigner, et que le défaitisme est ignoble. Ça nous fera sans doute marrer. Parce qu’évidemment, on souhaite dire l’inverse. Le talent des dessinateurs l’illustre.

Car pour sortir un journal papier de nos jours, la résignation n’est pas tout à fait recommandée. Il faut plutôt être sacrément cinglé. Pour le faire bénévolement, entièrement, il faut en tenir une fameuse couche. Ensuite, ça devient carrément pathologique, le vendre à la criée, en manifs, dans les bistros, les librairies ou les bourses du travail. Quant à l’objectif d’être en kiosque, ça signe la psychose aggravée. Résignés ? Enragés, plutôt, pour se lancer dans une histoire pareille ce travail à peine ébauché, un premier numéro automnal de vingt pages imprimées, voici 2 700 ventes par nos soins, voici que plus d’une centaine d’abonnements nous parvient, plusieurs milliers d’euros de dons, et des dizaines de propositions de collaborations – journalistes, dessinateurs, correcteurs, maquettistes, photographes, diffuseurs… Résultat, grâce à vous, à vos encouragements, vos énergies, ça va bien, très bien, même, merci. Et bizarrement on a moins envie de se résigner !

Et apparemment, on n’est pas les seuls. C’est que les gens sont coriaces, ils ne se résignent jamais tout à fait. Tous ceux qu’on a rencontrés disent la même chose : ils en ont plein le dos. Mais ils ne croient pas que les choses puissent changer. Alors que faire ? On s’est creusé la tête, remué les méninges et on a enquêté. On a dépêché nos plus fins limiers, on a interrogé les grands esprits de notre temps, on consulté les archives, on a fouillé sous tous les cailloux, on a contacté pas mal de sources proches du dossier et pour finir… On a décroché le scoop : les gens aspirent à la liberté.
Grisés par cette découverte fracassante, nous sommes partis à la rencontre du secteur le plus gravement atteint, nous dit-on, par la sinistrose ambiante : l’hôpital. C’était pas complètement faux. On a vu des soignants épuisés, écrasés, résignés souvent. Mais on les a vus aussi contracter le virus de la grève.
Au Liban aussi, la population a oublié de se résigner face aux ordures envahissantes, face aux mafias capitalistes, à la corruption de l’État ou aux partis confessionnels. La « révolution des poubelles » a jeté toutes les classes sociales à la rue, au point de repeindre Beyrouth en rouge et vert.
Il fallait s’y résoudre : les gens ont cette fâcheuse manie de ne pas se laisser faire. Comme ces aides-soignantes qui obligent leur DRH à faire la vaisselle. Ce vigile qui nargue Gallimard et le prix Goncourt, arrachant la culture aux précieux ridicules. Cet ingénieur refusant d’être broyé par le management. Ou encore ce prêtre qui a quitté la curaille, changeant de vie plusieurs fois. Eux bricolent, s’échappent, refusent.

Et puis y’a les autres.

Ceux, celles qui accompagnent la marche de ce monde qu’on est allé confronter. On les a chicotés, titillés, eux et elles qui se complaisent dans leur résignation triomphante. Il y a ce paysan-chasseur membre de la FNSEA qu’on a mis face à son pire ennemi : un défenseur des oiseaux. Il y a cette pédégère qui ne voulait pas appartenir à la classe capitaliste. Et il y a cette juge qui aime se rapprocher des citoyens, surtout s’ils sont policiers.

Bon, en vrai, on ne nourrit pas franchement d’illusion, aucune même,  sur la portée que pourraient avoir nos histoires de gazette. Mais abandonner  ? On en rêve. Parce que c’est précisément le rêve qui nous indique que c’est impossible.

Au fond, tant que y’a de la résignation, y’a de l’espoir.

Bisous,

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