BAS LES MASQUES !

BAS LES MASQUES !

Moins Une avait été alerté par un de ses nombreux correspondants à l’international : à Tunis, la Société arabe des industries pharmaceutiques ne fournissait pas de masques de protection à ses ouvriers. Ils en payaient le prix fort. On a dépêché sur place notre envoyé spécial d’élite, avec une mission : masquer les ouvriers, démasquer les capitalistes, et mettre le feu à la plaine. Sauf que…

″Vous voulez faire une visite du site ?!″
Il s’étonne, le « directeur administratif et financier de la Société arabe des industries pharmaceutiques (SAIPH) ».
C’était pourtant ce qu’on avait convenu. Visiter, oui, visiter enfin cette boîte en banlieue de Tunis où 600 ouvriers triment, où depuis une semaine, ils me racontent en détail comment ils fabriquent du médoc à la chaîne.
« Une visite ?! »
Deux messieurs entrent subitement dans le bureau.
Cuirs, lunettes de soleil, moustaches. Des hommes d’affaires, on dirait. Je leur tends une poignée de main professionnelle, je me présente, bonjour, tout ça.
« Enchantés, ils me répondent. Nous sommes la police judiciaire. »
Ils m’emmènent dans leur voiture.
Deux collègues à eux m’attendent façon Stallone à côté de leur pick-up.
Quatre épais fonctionnaires rien que pour moi.
Je suis flatté…

Yeux écarquillés

On décolle. Direction M’hamdia. Au commissariat, dans un coin du couloir, une chaise pliable. « Assieds-toi là. » Je m’exécute, mais faudrait pas pousser. S’il y a des questions, des paperasses à signer, qu’on en finisse, je suis pressé, moi, je reprends l’avion dans deux jours, et je n’ai plus que cet aprème pour me rendre à l’inspection du travail.
Dans mon sac, j’ai un cadeau pour eux, en plus : le masque de protection que portent les ouvriers de la SAIPH. « Ça n’a jamais été fait pour protéger les hommes des poussières », de l’aveu même d’une médecin du travail tunisienne, qui a écarquillé les yeux lorsque je lui ai montré ma pièce à conviction. Un docteur en toxicologie me l’avait confirmé : « C’est des bavettes, des masques qu’on utilise en bloc opératoire, ça ne protège absolument pas. Il faudrait qu’ils utilisent un masque FFP avec une filtration de classe 2. » Vérification faite, la boîte de dix coûte 25 euros… J’avais d’ailleurs noté que les yeux écarquillés, à la médecine du travail, c’est le seul moyen qu’on ait trouvé pour lutter contre les employeurs qui ne respectent pas les normes de sécurité.
Ce n’était pas faute de leur avoir facilité la tâche, pourtant.
J’y étais allé avec dans mon sac, un sac rouge Quechua, d’ailleurs, si ça vous intéresse, modèle randonneur du dimanche, énorme, le bazar, visible à dix kilomètres à la ronde, bref, j’étais venu avec un rapport de cinq pages que j’avais pondu après avoir récolté de nombreux témoi-gnages d’ouvriers, ainsi que des fiches de prélèvement et des étiquettes clandestinement sorties de l’usine, qui claironnaient ceci : «  Mortel par contact cutané ou inhalation », « porter un équipement de protection respiratoire », « ne pas respirer les poussières / fumées / gaz / brouillards / vapeurs / aérosols »… Tout ça, je résumais à la médecin du travail, tout ça les ouvriers en bouffent toute la journée, et ont donc pour tout « équipement de protection respiratoire » cette fameuse bavette.
Eh bien, devinez quoi : elle a écarquillé.
Face aux masques. Aux masques, et aux problèmes respiratoires qu’en-gendre leur absence : Amine, par exemple, gerbe son quatre heures et ses poumons rien qu’en trottinant, alors qu’avant d’entrer à la SAIPH, il galopait sur un terrain de foot. Face aux tenues trop fines, changées une fois par an, et encore. Aux journées de huit heures, qui durent sou-vent douze. Aux machines vétustes, pas sécurisées. Une employée avait laissé un doigt, six mois avant ma venue, à la mise sous blister.
J’avais beau prendre soin de développer tout ça, à la médecine du travail, je comprenais que je ne pourrais pas en tirer grand-chose. D’abord parce que son rôle n’a jamais été que consultatif. C’était sans doute déjà trop : en décembre 2016, la SAIPH s’était dotée de son propre service. « Le code du travail autorise les entreprises dont l’effectif dépasse 500 salariés à avoir leur service autonome de médecine du travail, m’éclairait la toubib. Autrement dit, leur employeur, c’est la SAIPH… »
Je n’avais pas le choix : c’était l’inspection du travail ou rien.
Mais ça fait deux heures que je suis installé sur ma chaise pliable, là, au fond du commissariat.
Ça semble de plus en plus mal barré pour m’y rendre aujourd’hui…

Un espion entre les costards et les palmiers
Un type arrive dans le couloir. Costume, cravate. Il a pas… Pas l’air d’un flic, lui… Sa voix grave me dit un truc… Je la connais, j’ai l’impression… Elle me rappelle… Oui  ! Le chargé de com’ de la SAIPH  ! J’observe…
Il passe pas loin de moi… C’est lui !
Je l’avais rencontré au moment où j’interviewais Ramzy Sandi, le directeur général.
En me pointant avec mon sac rouge Quechua sur le dos, énorme, le bazar, modèle randonneur du dimanche, visible à dix kilomètres à la ronde, j’avais le sentiment de dénoter un peu dans le décor somptueux du siège de la multinationale. Palmiers, piscine, serveuses en chemises blanches et tabliers me proposaient « un thé ? une pâtisserie ? » Le chargé de com’ fut un peu moins mielleux : « Vous ne nous avez pas convaincus que vous êtes journaliste. » Mon prestige en prenait soudain un sérieux coup…
Au bout du compte, ces limiers me prirent… pour « un agent de Servier » !
Un espion. Bon sang c’était bien sûr. Entre les costards et les palmiers. Je comprenais d’autant moins que sur le bureau, j’avais posé la bavette des ouvriers. Le directeur m’avait informé qu’ils ne portaient pas « ça », parce que « ça », c’était « une protection contre la barbe ». Et il m’accusa d’être « payé par Servier pour venir ici ».
Si en France l’image du fabriquant du Mediator est associée à l’affaire du même nom pour quelques siècles à venir, en Tunisie, c’est plutôt son clash avec la SAIPH qui fit la une des journaux durant l’été 2016. Servier était alors accusé d’avoir résilié – « non renouvelé », se défendait-il – le contrat qui l’unissait à son sous-traitant tunisien, laissant ce dernier avec deux millions de dinars de matières premières sur les bras… Ramzy Sandi s’employait à me rassurer : « On est audités très régulièrement par nos partenaires étrangers, Abbott, Sanofi… Ce sont des laboratoires internationaux qui vérifient sur place que les équipements de protection individuelle et les normes hygiène, sécurité et environnement sont respectés. Ce sont des protections in-ter-na-tio-na-les. » Mises en place par les multinationales ? Cette fois, il s’emporta  : «  Vous croyez vraiment qu’une entreprise comme la nôtre peut mettre son image en jeu pour un masque qui doit représenter, quoi, peut-être le sixième chiffre après la virgule dans son budget ? »
Je ne croyais rien du tout, moi.
J’écoutais studieusement le directeur.
Qui me gratifia d’une analyse historique ébouriffante à propos de la Révolution : « Grâce à elle, le dinar s’est dévalué, et on est devenus beaucoup plus compétitifs ! » C’était le seul avantage qu’il recensait. Car malheureusement, il y avait les « titulaires », une « contrainte » héritée du soulèvement : « On a été obligés de titulariser les 80 intérimaires qu’on avait à ce moment-là à cause des grèves. Les syndicats ont plombé le budget. » Un handicap, aujourd’hui, car l’unique solution pour maintenir la tête hors de l’eau consiste à conserver « un coût du travail moins cher qu’au Maroc et en Algérie »… Et des bavettes sur le nez des ouvriers.
Le chargé de com’ nous observait, fronçant les sourcils de ci, de là.
Il est avec les flics, maintenant. Depuis un moment. Qu’est-ce qu’il leur raconte  ? Qu’un sac Quechua, c’est louche  ? Un sac rouge, énorme, bourré de bavettes bleues ? Que Servier paye les sacs Quechua ? Que Quechua paye les espions venus du froid ?
Elle s’annonce fulgurante, ma carrière dans les services secrets…

Leurs secrets au loin les suivent

Une dame pousse la porte du commissariat. Elle ne me regarde pas. C’est Latifa, la veuve de l’ouvrier de la SAIPH mort en novembre 2016. Elle y bosse aussi. Il n’a pas fallu plus de trois semaines après ce drame pour qu’elle reprenne le boulot, à l’endroit même où travaillait son mari, la zone pénicilline. À l’entrée, un panneau annonce que l’accès est « interdit aux personnes sensibles à la pénicilline », sans qu’aucune me-sure ne soit prise pour savoir qui y est sensible. Les protections in-ter-na-tio-na-les, sans doute… « Issam et sa femme avaient plus de douze ans de boîte, les ouvriers m’avaient raconté. Lui travaillait à la granulation, il versait de grands sacs de poudre dans la machine, et il en respirait toute la journée… »
Qu’est-ce que Latifa fait dans ce commissariat ?
Je l’avais rencontrée devant sa maison, qui fait aussi office de petite épicerie. Elle m’avait appris qu’un médecin du travail lui avait assuré que son mari était mort à cause des poussières qu’il inhalait. Mais à l’oral, seulement. Car à l’écrit, dans le rapport officiel, la cause avait changé : des problèmes respiratoires antérieurs expliquaient soudainement le décès…
Un homme assez âgé s’approcha alors de nous, sourcils froncés, « parce que depuis tout à l’heure vous dites Issam, Issam, qu’est-ce que vous avez avec Issam ? C’est mon fils, Issam, il est mort, on ne pourra plus le faire revenir, c’est fini ». L’homme regarda Latifa : « Si tu veux garder ton travail, il faut garder le silence. Pense à tes enfants. Il faut que tu t’occupes d’eux, maintenant. »
Je comprenais tout. La vieille dame, pas loin, qui nous regardait inquiète, c’était la belle-mère de Latifa. La petite épicerie où on se trouvait arrondissait les fins de mois, mais la seule source fixe de revenus de la famille, c’était le salaire ramené de la SAIPH. Le beau-père s’éloigna. Latifa me glissa un dernier mot : « Je préfère ne plus en parler. Je ne peux pas lutter. »
En laissant l’épicerie de Latifa derrière moi, je vis deux gamins jouer rire courir sur le trottoir.
Ses enfants.

Le jaune de l’ombre

Un troisième type débarque dans le commissariat.
C’est pratique, les chaises pliables au fond d’un couloir, on a une vue imprenable sur les allées et venues. On se passionne pour la porte qui s’ouvre, qui se ferme, les gens qui ont l’air pressé…
Le type ne sourit pas. Pas du tout, même. C’est le « directeur administratif et financier de la Société arabe des industries pharmaceutiques (SAIPH) ». On était ensemble, tout à l’heure, côte-à-côte dans son burlingue, avant que les flics n’arrivent.
Mais qui m’a invité à l’usine ?
Qui m’a promis une visite, entre « camarades », il s’enflammait ? Aziz, le secrétaire du syndicat. Camarade auteur du guet-apens.
Au début, lorsque les ouvriers me racontaient que l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) de l’usine, son seul syndicat, était « jaune », je me méfiais. C’étaient quand même des gens sérieux, l’UGTT, ils avaient eu le prix Nobel de la paix. Mais les syndicalistes me serinaient les chiffres : la quarantaine d’usines pharmaceutiques tunisiennes couvrent actuellement 49 % des besoins en médocs du pays, sept fois plus qu’en 1987, époque où le secteur pas encore libéralisé se résumait à trois usines, toutes publiques. Ce paradis désormais concurrentiel emploie plus de 6 000 personnes, 38 % d’entre elles occupent des postes qualifiés, et leur salaire moyen se range parmi les plus élevés en Tunisie. C’étaient des faits. Eux en déduisaient une ligne politique : « On a besoin de grands groupes comme Sanofi. La mondialisation est nécessaire pour préserver l’emploi », me résumait par exemple un membre de l’UGTT. Qui s’émerveillait : « Le privé, c’est un autre esprit que le public, c’est le challenge, il faut constamment se renouveler, être créatif… » S’aligner sur le libéralisme pour en récolter les miettes, être créatif, au prix de la pression sur les salaires, sur la santé – sans quoi, les grands groupes iraient voir ailleurs, « au Maroc ou en Algérie ».
Cela dit, j’étais injuste.
L’UGTT savait aussi être combative.
C’est Lassad, un permanent, qui avait sonné la charge : « Ce que je reproche au syndicat de la SAIPH, c’est de privilégier les conditions matérielles.  Depuis la Révolution, les syndicats se battent uniquement pour améliorer le niveau de vie. Les ouvriers privilégient l’argent plutôt que la santé. » C’était désespérant, une classe ouvrière à ce point aliénée, je compatissais…

Petite victoire contre grandes misères

Tapes dans le dos, intenses poignées de main : les flics raccompagnent chaleureusement le chargé de com et le dirlo. Ça a duré des plombes, avec de temps en temps un serveur, enfin, un flic, qui leur apportait une collation. Comment je vais expliquer aux camarades du journal qu’il y a des risques que je coule la baraque avant même le lancement ?
Cela dit, je les attends au tournant, les copains de Moins Une, bien au chaud dans le pays des droits de l’Homme. Sans eux, je serais loin de cette chaise pliable pourrie. Je serais à Gafsa, en train de terminer un reportage sur le bassin minier qui aurait enterré Albert Londres. C’est les copains tunisiens, un soir, qui étaient prêts à m’y emmener, cinq heures de bagnole, on y va tout de suite, c’est terrible, il faut dénoncer la catastrophe, la pollution dans l’eau, dans l’air, partout, à cause de la mine, dénoncer la Compagnie des phosphates, l’État complice ! On allait rencontrer les victimes, toute une liste, parce que c’est courant, là-bas, de tomber sur des gens qui attrapent subitement d’étranges cancers, du poumon, du sang, gosses de dix ans compris…
J’étais bouillant.
J’étais d’autant plus sur le pied de guerre que les camarades tunisiens m’expliquaient que les boîtes pharmaceutiques comme la SAIPH, c’était ce que le pays comptait de mieux en terme de conditions de travail, de propreté et de salaire. Que c’était un truc de rigolo, mes histoires de masques de protection. Qu’alors que le pays était à feu et à sang, je m’intéressais à la frange la plus privilégiée de la classe ouvrière…
Ils avaient raison, d’un point de vue économique strict.
Mais réuni en conclave, avec de la fumée blanche de cigarettes qui sortait, le comité central de Moins Une mit son veto. Toujours soucieux de démocratie, ils invoquaient Mao Tsé-Toung : « Une étincelle peut mettre le feu à la plaine. » Une victoire, si petite soit-elle, sur les masques, pouvait être un déclencheur. Toujours plus, ils s’énervaient, qu’un article façon recueil de misères. C’était d’ailleurs symptomatique, ils éditorialisaient, que les camarades tunisiens m’incitent à dénoncer les horreurs de la bourgeoisie, plutôt que de m’aider dans une lutte. Ils préféraient pleurnicher, plutôt que de poser la question du projet, « que faire ? » Je les assiérais bien sur ma chaise pliable, là, dans mon couloir blafard, mes Laurent Joffrin léninistes, mes Alain Duhamel du marxisme…
Je sais pas à quoi on les paye, les fonctionnaires de police de ce pays, qui n’ont toujours pas inspecté mon sac Quechua rouge, énorme, le bazar, visible à dix kilomètres à la ronde.
Les gens étaient descendus dans la rue, pourtant, à Gafsa. Il y en avait eu, des luttes, et il y en avait encore, là-bas, et des gens arrêtés, et des militants torturés. Pour quel objectif ? Contre le désastre écologique, la corruption, les conditions de travail moyenâgeuses imposées par la Compagnie des phosphates ? Il y avait une seule revendication, en réalité, qui avait mobilisé le bassin minier  : dénoncer la fraude lors d’un concours de recrutement qui avait laissé des tas de gens sur le carreau. Ceux de Gafsa se mobilisaient pour aller y bosser, à la Compagnie… C’était d’ailleurs le slogan de la Révolution : « Travail, liberté, dignité nationale. » Se battre pour avoir un boulot, à n’importe quel prix, mais toujours à l’intérieur du système capitaliste.
Comme à la SAIPH.
Mehdi me l’avait résumé d’un seul trait.
J’étais tombé sur lui à la sortie du bus de la SAIPH. Après une journée de boulot dans les pattes, c’était sûr, ses collègues et lui allaient m’en-voyer bouler. Pas du tout. Deux grosses heures, j’avais passé avec eux à une terrasse de café. Ça balançait sec. Je noircissais des pages et des pages de scandale ordinaire. Mehdi incriminait la direction, pour laquelle « la sécurité des médicaments compte plus que celle des ouvriers ». Et puis il avait nuancé : « Toutes les autres boîtes dans lesquelles j’ai bossé avant sont pires. À la SAIPH, j’ai été titularisé. Ailleurs, on attendait la fin de mes trois années d’ancienneté pour me virer. Mes supérieurs m’arnaquaient chaque mois de 100 dinars, je ne pouvais pas protester. J’ai vu un type perdre un doigt, se faire acheter son silence par la direction, et puis être viré comme un malpropre… » Avant de m’achever : « Je te balance tout ça, mais à la SAIPH je me trouve très bien. C’est la meilleure entreprise que j’ai connue… » Ils avaient raison, les Franz-Olivier Giesbert à drapeaux rouges de Moins Une.
Le droit au travail était une impasse. Il ne remettait pas le cadre en question. Il le légitimait, même. Et les capitalistes savaient en jouer, agitant le chantage à l’emploi au moment opportun…

Lafargue, reviens, ils sont devenus fous !

Les flics m’interrogent. Et ils sont très sympas, ils m’expliquent ce que je fais là : j’ai usurpé. J’usurpe. Usurpation d’identité. Parce que je ne suis pas journaliste. Des types comme moi, qui passent une semaine à Tunis à interroger près de trente personnes, à tout noter sur des cahiers, on la leur fait pas, à eux : j’usurpe. Je suis pas journaleux. Cuisinier, peut-être, à relever des recettes. Garagiste, ou boulanger. Mais journaliste, M. Dépretz, faut pas déconner ! On est entre nous ! Vous pouvez tout nous dire ! Alors ? Vous voulez monter une pizzéria ?
Il faudrait peut-être pas que je leur parle immédiatement du Droit à la paresse.
Ils seraient capables de penser que c’est ça, mon activité, au fond, rien foutre, et l’écrire, le proclamer, prendre des notes au petit bonheur, m’amuser.
Je l’ai vu y a pas longtemps au théâtre, ce texte de Paul Lafargue, publié en 1880.
Et j’avais découvert que c’était pas du tout le truc gentil-let qu’on en avait fait, Le Droit à la paresse, hippie façon Woodstock, une ode à la branlette, parce que ça serait sympa de rien faire, de regarder les oiseaux, et d’écouter du rock’n roll. C’était un terrible pamphlet marxiste, dont le sous-titre est  : « Réfutation du droit au travail de 1848. » Lafargue répond dans ce texte à Louis Blanc, qui avait commis un livre portant ce titre au moment de la Révolution de 1848 : « Et dire que les fils des héros de la Terreur se sont laissés dégrader par la religion du travail au point d’accepter après 1848, comme une conquête révolutionnaire, la loi qui limitait à douze heures le travail dans les fabriques ; ils proclamaient comme un principe révolutionnaire le droit au travail. Honte au prolétariat français ! Des esclaves seuls eussent été capables d’une telle bassesse. » Ça le rendait malade, Lafargue, que les ouvriers français soient morts sur les barricades pour bosser. Il enfonçait le clou : « Les forçats des bagnes ne travaillaient que dix heures, les esclaves des Antilles neuf heures en moyenne, tandis qu’il existait dans la France qui avait fait la Révolution de 89, qui avait proclamé les pompeux droits de l’homme, des manufactures où la journée était de seize heures, sur lesquelles on accordait aux ouvriers une heure et demie pour les repas ! »
J’en parle, aux flics, ou pas ?
C’est à Mehdi, que j’aurais dû en parler. Mehdi, et tous ses col-lègues de la SAIPH. Qu’on y réfléchisse ensemble. Qu’on relise autour d’un café les dernières lignes du texte : « Si la classe ouvrière se levait dans sa force terrible, non pour réclamer les droits de l’homme, qui ne sont que les droits de l’exploitation capitaliste, non pour réclamer le droit au travail, qui n’est que le droit à la misère, mais pour forger une loi d’airain… Mais comment demander à un prolétariat corrompu par la morale capitaliste une résolution virile ? »
Lafargue fixait l’horizon. Et moi mes pieds, de retour sur ma chaise pliable, abandonné par les agents…

Je n’avais pas un camarade mais des milliers

On s’entend bien, finalement, avec les flics, depuis que j’usurpe.
Ma vraie peine, de toute façon, va tomber. La réaction des camarades tunisiens. Face à eux, ça va pas être la même. Ils ont connu la Révolution, vaincu un dictateur et ses milices, abattu le vieux monde. Rien que ça. Moi, je débarque, et je me fais piéger comme un bleu… Jawaher arrive, enfin.
Les flics l’ont convoquée pour s’assurer que je loge bien chez elle. C’est une militante communiste, ancienne de l’Union générale des étudiants tunisiens. Son mari, Waël, en est le secrétaire général. Jawaher est en-ceinte jusqu’aux yeux. Et elle a traversé toute la ville pour s’occuper de mes conneries… Une amie l’accompagne. Je les observe discrètement répondre aux questions des flics, je les observe, je les observe, un coup d’œil, puis deux, mais, mais non, je ne rêve pas ! Elles me sourient ! C’est magnifique. Toutes les deux, elles me sourient !
On m’autorise à sortir du commissariat.
Neuf heures, j’y ai passé. Les flics m’avaient prévenu : « On en a juste pour une petite minute… »
Je prends mon sac Quechua rouge, toujours aussi énorme, le bazar. Une voiture nous attend : « C’est un camarade du Parti. Dès qu’il a appris ce qui s’est passé, il nous a amenées ici. » Je rentre. Sur la banquette arrière, la sœur de Jawaher. « Elle s’est précipitée pour venir te chercher. » Puis je reçois mille coups de fil, au bas mot, « allô ? C’est le camarade révolutionnaire  ? Tu sais que tous les ouvriers de la SAIPH sont au courant de ce qui t’est arrivé ? », puis j’apprends qu’en France et en Tunisie, tout le monde était mobilisé pour me faire sortir, tout ça à partir d’un petit SMS envoyé à Moins Une. Tandis que deux camarades tunisiennes faisaient la tournée des huit commissariats du bled, les autres inondaient la Tunisie de coups de fil, ralliant à ma cause la Ligue des droits de l’Homme tunisienne, le Parti des travailleurs, le Syndicat national des journalistes tunisiens, Reporters sans frontières et plusieurs membres de l’UGTT, sans compter l’ambassade de France, la CGT, et le ministre tunisien de l’Intérieur lui-même, contraint par Waël de s’expliquer !

Recadrage

« Jawaher, j’avais encore jamais connu un truc pareil, c’est fou, ce qui s’est passé aujourd’hui, cette solidarité internatio-nale montée en trois heures de temps, mais… »
On attend notre commande devant un snack.
Il va y avoir de la bouffe et de la bière pour tout le monde, ce soir !
Mais je me sens coupable. Je lui dis. « Pendant que j’attendais au commissariat, je n’ai pas eu peur, parce que je savais qu’il ne pouvait rien arriver à un étranger. J’ose même pas imaginer ce qu’aurait subi un Tunisien à ma place…
– C’est pas comme ça qu’il faut voir les choses. »
Elle s’apprête à payer, ma camarade, et à me recadrer.  « C’est vrai, les Tunisiens sont plus maltraités que les étrangers. Mais pour un étranger, tu n’as pas été bien traité du tout. Je pense qu’en Tunisie on n’avait jamais vu un Français arrêté comme ça, en pleine interview, pour rien, sans réel motif. Cette histoire d’espionnage économique, c’est du bidon. Le problème, c’est que tu mets le doigt là où ça fait mal, tu dénonces les conditions de travail, les produits que les ouvriers respirent. Tout est fait pour t’intimider, et t’arrêter. Ça montre comment ils réagissent quand le capital est attaqué : ils sont prêts à tout. »

Vengeur masqué

Le surlendemain, je rentrais en France. On était dimanche.
Le mardi, une nouvelle arriva droit de Tunisie. Tous les ouvriers de la SAIPH étaient équipés de masques de protection.
Des vrais masques : avec des cartouches pour filtrer l’air, et tout.
« Vous croyez vraiment qu’une entreprise comme la nôtre peut mettre son image en jeu pour un masque qui doit représenter, quoi, peut-être le sixième chiffre après la virgule dans son budget ? »
Il aura fallu une bonne semaine, un gros sac rouge Quechua, un carnet de notes.
Et la force des camarades.

Franck Dépretz

NDLR : reportage réalisé en janvier 2017 paru au numéro 1 de Moins Une.

Moins Une est un trimestriel entièrement réalisé par des bénévoles, notre journal n’est pas distribué en kiosques pour l’instant. Il est en vente aux adresses mentionnées sur cette carte : n’hésitez plus, foncez acheter nos 32 pages dans ces endroits où il fait bon vivre !
Si vous avez la flemme de vous rendre dans nos lieux préférés :
– Abonnez-vous en laissant votre adresse et en faisant un don en ligne sur Helloasso,
– Ou bien en envoyant un chèque (libellé à l’ordre de l’ « Association La Double besogne ») à l’adresse suivante : Moins Une, BP 20017, 31701 Blagnac Cedex.
Dès 15 euros, vous êtes abonné-e pour un an (4 numéros). Pour plus, et même pour beaucoup plus, y compris fantastiquement plus, Moins Une vous portera dans son cœur pour les siècles des siècles !

Achetez Moins Une

Abonnez vous à Moins Une

Kiosque en ligne

Bientôt ici un kiosque en ligne. Tous les numéros de Moins Une seront disponibles !

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*